03/06/2008

Une merveille Monsieur Balmeyer!

 Balmeyer
Publié par Balmeyer (sous le libellé 'Kéké')

'Poli 1.0: Polichinelle

Je farfouillais mon vieil ordinateur portable, ouvrant au hasard quelques fichiers oubliés, m'amusant de ces vieilles données fossiles, comme ces os que l'on exhume et qui permettent de reconstituer un monstre tout entier. Lettres de motivation, de démission. CV, courrier à entête, aux gros paragraphes empruntés, lettres à la banque, au style compassé comme une queue à la Poste. Veuillez agréer, etc.

Je tombais sur un fichier Excel nommé "Poli.xls". Je me souviens de Poli : c'était le petit nom de polichinelle. J'ouvris le fichier, nous étions le 25 novembre ; c'est aujourd'hui, mais je parle au passé, et le passé c'est comme du vieux parquet, c'est la classe. Un calcul sibyllin m'apprit : " Poli arrive dans -1523 jours . A savoir : -217,57 semaines, -50,77 mois, -4,16 ans. " On reconnaît bien le style précis et pince-sans-rire du fichier Excel, humour noir et raide tendance majordome.

Pourquoi des nombres négatifs ? En fait, Poli arrivait le 25 septembre 2003. C'était un petit compte-à-rebours ; quand la date est dépassée, le compte à rebours s'inverse, et part regagner son infini. C'était un compte à rebours pour sa naissance, Poli était son nom de code, comme "Polichinelle dans le tiroir".

Nous avions acheté des tests de grossesses par packs de douze, et nous en faisions compulsivement, comme des types qui se ruinent au Tac-O-Tac, nous regardions dépités le truc ne pas se colorer. Après, nous nous affalions sur la canapé, pour nous punir de télévision, car nous nous sentions aussi minables qu'une publicité pour des éponges. Ca en a pris du temps, pire qu'un dossier pour être naturalisé martien.

Et c'est arrivé, et j'ai bu des bières. Nous ne tenions plus en place, je courais nu dans les rues en plein hiver, avec une cravate noué autour de la tête. C'était comme si j'hébergeais Led Zeppelin au grand complet à la maison, le soir j'aurais joué de la guitare avec Jimmy Page, et lui qui m'aurait dit : " mec, j'aime bien comme tu joues, j'aime ton style, tu veux pas devenir le cinquième membre du groupe ? " Du genre le bonheur de la joie.

Poli était devenu dans nos fantasmes un personnage de légende. Il vivait dans les limbes, avant, il regardait les annonces pour les prochaines existences, et se disait, hochant la tête : " Pas encore. Merde, je suis parfait, il faut que je trouve des gens bien ". Et puis du style Patrick Sabatier, Avis de Recherche, je t'ai trouvé. Je vois une photographie de ma compagne, avec un sourire lumineux, les mains posées sur un ventre un peu plat.

Mais en fait poli n'est pas arrivé. Il s'est perdu en route. Fin décevante pour un personnage attachant.

Ce sont des choses qui arrivent, mais nous étions comme des enfants à qui on a promis un gros camion. On ne comprend pas qu'on nous prive du gros camion, en fin de compte. Jimmy Page qui me dit : " En fait, on va plutôt engager le voisin du dessus, sans rancune, mec". Bêtas gigantesques, aux cœurs d'artichauts sous des serres délirantes. Ma compagne m'a appelé, elle m'a dit ; " je saigne, ce n'est pas normal ". Je lui ai dit, mais si, c'est normal, tout est normal, tout va bien, ça arrive. Ma compagne a passé sa soirée sur Internet, à lire les symptômes, pour extrapoler des choses inquiétantes, d'autres qui affirmaient " mais il est possible que... " et moi de dire, " tu vois ! Pas de soucis, il est possible que... " Puis le lendemain, vers midi, nous nous sommes retrouvé devant la porte de l'immeuble, elle avait une radiographie à la main, et puis rien, je n'eus pas besoin d'un dessin pour comprendre, on s'est compressé dans les bras, comme les voitures d'un César, devant les plantes vertes qui encombraient le hall. Bye bye, Poli, bon retour sur la route 66, dans ta limousine d'illusions, embrasse l'horizon de mes deux de notre part.

Après, l'habitude. Ma compagne a perdu sa voix, dommage pour une chanteuse ; un lundi matin, on est allé à la maternité, pour se faire aspirer le cerveau, tandis que des femmes en chemises de nuit erraient dans les couloirs, harassées, des crevettes à la main. Nous avons repris le travail, et tout a recommencé gentiment ; les néons sur les parois des tunnels du métro, filant à toute allure dans une course obscure et sans but, comme le Tour de France avec des spectres. Manger des steaks, se faire des poêlés de légume. Ma femme a repris la pilule. Rigoler avec des amis, regarder des séries américaines, avec des héros, le mec qui a une lourde histoire cachée enfouie dans son passé, une histoire tellement lourde que ça fait froncer les sourcils mystérieusement ; la femme flic hispanique, le couple de blacks sexy qui écoutent Marvin Gaye en mélangeant leurs muscles, le confident homosexuel, gentil, mais qui meurt avant la fin.

Six mois après, en cours du soir, pendant qu'un professeur parlait d'algorithmes et de machin chose, j'ai eu l'impression de me regarder comme si j'étais un robinet, un gros robinet en inox. Oui, un gros robinet, avec deux grandes oreilles, une rouge, une bleue. Et c'était comme si la Seine s'était glissé par le sol, par le plancher, pour remonter de toutes ses forces par la tuyauterie de mon corps, se heurtant avec une pression insensée à mes yeux fermés. Comme si j'avais gagné le prix Nobel de la nullité. J'ouvre ou non le robinet ? Je n'ai touché à rien, j'ai laissé fermé, l'eau est reparti doucement par mes pieds, j'ai pleuré par le sexe, en allant pisser un coup. Je me disais, oh, j'aurais bien aimé, tout de même.'

 

 

 

On a tous nos propres drames. Pour certains la perte d'un être cher, pour d'autres celle d'un travail, pour d'autres encore celle de choses qui paraissent anodines...

On a tous nos propres douleurs, nos propres blessures, aux cicatrises boursouflées, rougies des larmes versées, qu'elles soient comprises par les autres ou non...

On a tous nos propres façons de réagir. La fuite, la déliquescence, le cynisme, le déni, le combat de chaque jour, le positivisme, tout ça à la fois...

Mais jamais je n'ai lu si belle manière de l'exprimer. Une fois ma lecture finie, je me suis surprise en pleurs, gorge nouée, cœur à l'arrêt. Depuis, je ne cesse de le lire, de le relire, de le relire encore...

C'est beau... Merci...

 

21:45 Écrit par mag dans F. Furetages | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Si je dis qu'il a un talent incroyable, on va croire que j'exagère, alors que c'est largement atténué comme compliment pour qu'il n'attrape pas la grosse tête ! :-)

[De toute façon, il ne peut pas avoir la grosse tête à cause du chapeau ! :-)) ]

Écrit par : Filaplomb (éditeur) | 03/06/2008

Et je dirais même plus...Du talent.

Écrit par : Laforge | 03/06/2008

quel taleeeeeeeeeeeeeent WOUAH QUELLE MERVEILLEUSE IMAGINATION MISE EN MOTS POUR EXRRIMER SON MAL ETRE...J'AI TERMINE LA LECTURE SUR UNE MONTEE DE LARMES.

Écrit par : NEFERNINI | 04/06/2008

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